Xenophon

-300 ans avant JC

XÉNOPHON


Traduction Pierre Chambry, 1958
NOTICE SUR LE TRAITÉ DE L’ÉQUITATION


Nous ne connaissons pas la date exacte à laquelle fut publié le traité de l’Équitation. Nous savons seulement qu’il fut écrit après l’Hipparque : Xénophon nous le dit lui-même. Il est vraisemblable qu’il fut composé dans le même but et sous la pression des mêmes circonstances. Athènes était menacée d’une guerre avec Thèbes. Xénophon crut rendre service à ses concitoyens en leur indiquant les réformes qui lui paraissaient nécessaires dans l’organisation de la cavalerie. Après avoir parlé de la tâche de l’hipparque, il compléta ses instructions en exposant les principes à suivre dans le choix et l’éducation d’un cheval de guerre et dans l’instruction du cavalier.

Ce traité sur l’Équitation avait été précédé d’un ouvrage sur le même sujet, un peri hippikês de Simon. Ce Simon est probablement celui qui fut hipparque en 424 et qui figure comme tel dans le choeur des Chevaliers d’Aristophane (v. 442). Un fragment de son ouvrage a été découvert en 1853 par Daremberg dans la bibliothèque du collège Emmanuel à Cambridge. Xénophon professe pour Simon la plus haute estime. « S’il y a des points, dit-il, où nos conclusions se rencontrent avec les siennes, nous ne les supprimerons pas de notre ouvrage ; nous les enseignerons d’autant plus volontiers à nos amis que nous inspirerons plus de confiance, si nos jugements s’accordent avec ceux de cet excellent écuyer. Quant à ce qu’il a omis, nous tâcherons d’y suppléer. » Qu’est-ce que Xénophon doit à son devancier ? Nous savons qu’il commence comme lui l’examen du cheval par les pieds, tandis que tous les autres écrivains grecs et latins le commencent par la tête. Il nous dit lui-même qu’il est d’accord avec Simon, qui reconnaissait la qualité du sabot au son qu’il rendait. Il revient sans cesse sur ce principe qu’il ne faut pas contraindre le cheval par la force, mais le gouverner par la douceur et les récompenses. « En effet, comme le dit Simon, dans ce qu’il fait malgré lui, le cheval ne met pas plus d’intelligence et de grâce qu’un danseur qu’on fustigerait ou qu’on piquerait de l’aiguillon. » Ce dernier point est très important, parce qu’il met en jeu la méthode à suivre dans l’éducation du cheval. On voit que dans cette question notre auteur est pleinement d’accord avec Simon. Mais quels sont les autres points où il a suivi Simon, où il s’est séparé de lui, où il l’a complété ? C’est ce qu’il nous est impossible de savoir : le fragment que nous possédons est trop court pour satisfaire notre curiosité.

Il est certain cependant que la longue expérience que Xénophon avait acquise en cette matière a dû lui suggérer bien des remarques originales. La Retraite des Dix-Mille et l’expédition d’Agésilas, qu’il suivit en Asie, l’avaient instruit des habitudes non seulement des Grecs, mais encore des barbares. Il a observé que les chevaux des Perses et des Odryses descendent les pentes à toute vitesse, sans se faire de mal ; il a vu les Asiatiques protéger leurs montures par des frontaux, des poitrails et des cuissards, et les conseils qu’il donne là-dessus aux Athéniens sont des souvenirs de ce qu’il a vu en Asie. Pendant toute sa vie d’ailleurs, à Scillonte en particulier, il a pratiqué le cheval avec intelligence et avec amour, et il a étudié curieusement tous les moyens d’en tirer tout le parti qu’un homme avisé peut en tirer. Aussi son traité de l’Équitation est-il encore aujourd’hui regardé comme une oeuvre magistrale, dont un cavalier moderne peut tirer grand profit.

Pour lui rendre pleine justice, il faut faire abstraction des nouveautés qui dans la suite des temps ont modifié l’art de l’équitation. Il faut songer d’abord que les anciens ne connaissaient ni la selle, ni les étriers, ni la gourmette, qu’ils ne châtraient pas leurs chevaux et ne les ferraient pas, et que ces petits chevaux grecs, tels que nous les voyons dans les sculptures du Parthénon, étaient enclins à mordre et difficiles à gouverner. Pour les réduire à l’obéissance, on avait inventé des mors qui devaient être pour eux un supplice. D’heureuses trouvailles nous permettent de nous rendre un compte exact de ce qu’étaient ces mors antiques. Il y a au musée de Berlin deux mors de bronze, du quatrième siècle av. J.-C., qui ont été trouvés dans un tombeau en Béotie. Ce sont deux mors complets formés de deux branches courbes entre lesquelles s’ajuste le mors proprement dit. Ce mors est formé de deux axes réunis au milieu par deux anneaux qui s’emboîtent l’un dans l’autre. De chaque côté de ces anneaux, il y a un disque ou rouelle, puis de chaque côté des rouelles, un cylindre couvert de quatre rangs d’olives ou dents aiguës. Disques, cylindres et branches se meuvent sur les axes, et de chacun des deux anneaux du centre pend une petite chaîne de trois ou quatre anneaux. Il y avait, dit Xénophon, deux sortes de mors, les durs et les mous : ceux que nous venons de décrire sont des mors doux. A en juger par leur structure, que devaient être les mors durs ? Les uns comme les autres étaient des engins de torture : ils piquaient la bouche avec leurs olives pointues, ils sciaient la langue avec les deux disques centraux, qui empêchaient la bête de fermer la bouche. On comprend que Xénophon recommande les mors flexibles, dont les pièces jouaient facilement et risquaient moins que les pièces fixes d’ulcérer la bouche et de couper la langue. Il ne cesse pas de recommander aussi de conduire d’une main légère et de ne point tirer sur la bouche de l’animal. Il veut qu’on obtienne de la bonne volonté et de l’intelligence du cheval, et non de la force et de la contrainte, les mouvements, même les plus difficiles. Son système d’éducation adoucit autant que possible la barbarie du mors antique ; c’est un système libéral et qui demande à l’écuyer de la bonté et de l’intelligence.

Pour éviter les morsures du cheval, on lui mettait une muselière. Nous en avons aussi des modèles sur des vases peints, par exemple sur une amphore à figures noires du musée Ashmolean (n° 12). Les muselières pour l’usage ordinaire étaient en lanières ou en osier. Un licou était attaché à la bride, et servait à monter ou à conduire le cheval, quand il n’était pas muselé.

Comme on ne ferrait pas les chevaux, il fallait leur durcir le sabot. Xénophon recommande pour cela des écuries sèches et pavées, et surtout la curieuse pratique de les faire marcher sur des pierres amassées dans ce dessein. Paul-Louis Courier essaya le procédé et en obtint des résultats qui confirment les dires de Xénophon. D’autres détails encore n’ont plus qu’un intérêt historique, par exemple la manière d’escarmoucher et de lancer le javelot. La cavalerie s’approche assez près de l’ennemi pour l’atteindre en lançant le javelot, puis elle se retourne et fuit à toute bride vers ses lignes. Les cavaliers ennemis la poursuivent à leur tour jusqu’à la portée du trait, lancent leurs javelots et se sauvent vers leur phalange ; et le jeu recommence jusqu’à ce que l’infanterie entre dans la bataille. Pour lancer le javelot, on se dresse sur les cuisses et l’on jette l’arme vers le but la pointe en l’air. Les armes modernes ont supprimé ces usages ; ils n’en gardent pas moins un vif intérêt de curiosité.

Mais à côté des détails qui ne sont plus d’actualité, il y a une foule d’observations qui marquent une connaissance approfondie du cheval et de l’équitation, et une quantité de préceptes pour choisir, nourrir, surveiller, panser, dresser, faire briller un cheval, qui sont toujours utiles à appliquer même aujourd’hui. L’auteur était si plein de son sujet que rien ne lui échappe. On sent d’ailleurs qu’il a pris plaisir à instruire ses jeunes amis dans cet art qu’il connaissait et qu’il aimait. La beauté d’un cheval qui s’enlève lui arrache des cris d’admiration ; il ne trouve rien de plus beau que les évolutions d’un escadron qui s’avance en bon ordre, tandis qu’on entend les chevaux frapper le sol tous ensemble, hennir et s’ébrouer en même temps. Il était convaincu avant Buffon que le cheval est la plus noble conquête que l’homme ait jamais faite, et c’est à son amour du cheval autant qu’au désir d’être utile à sa patrie, que nous devons ce traité de l’Équitation, qui est un de ses meilleurs ouvrages.

 

DE L’ÉQUITATION
CHAPITRE PREMIER


Moyens de reconnaître les qualités d’un cheval.
Une longue pratique du cheval nous fait croire que nous avons acquis quelque expérience de l’équitation. En conséquence nous voulons indiquer à ceux de nos amis qui sont jeunes les principes que nous regardons comme les meilleurs pour traiter les chevaux. Il y a déjà un traité de l’équitation de Simon [1] , celui qui a dédié le cheval de bronze qui est à l’Éleusinium à Athènes et a représenté en relief ses faits et gestes sur le piédestal. Cependant, s’il y a des points où nos conclusions se rencontrent avec les siennes, nous ne les supprimerons pas de notre ouvrage ; nous les enseignerons d’autant plus volontiers à nos amis que nous inspirerons plus de confiance, si nos jugements s’accordent avec ceux de cet excellent écuyer. Quant à ce qu’il a omis, nous tâcherons d’y suppléer.

Nous relaterons d’abord comment il faut s’y prendre pour être trompé le moins possible dans l’achat d’un cheval. Quand un poulain n’a pas encore été dressé, il est évident que c’est au corps qu’il faut regarder ; car un cheval qu’on ne monte pas ne laisse guère deviner son caractère. Or dans l’examen du corps nous prétendons qu’il faut d’abord faire attention aux pieds. De même qu’une maison, si belles que soient les parties supérieures, serait inhabitable, si elle n’avait pas de solides fondements, de même un cheval de guerre, eût-il toutes les autres qualités, ne serait bon à rien, s’il avait les pieds mauvais. Ce vice rendrait inutile toutes ses autres qualités.

On jugera du pied en examinant d’abord la corne. Si elle est épaisse, le cheval aura de bien meilleurs pieds que si elle est mince. Il ne faut pas oublier non plus de s’assurer si la corne est haute, tant en avant qu’en arrière, ou si elle est basse. Quand elle est haute, ce qu’on appelle la fourchette est éloigné du sol ; si elle est basse, le cheval appuie également sur les parties les plus fortes et sur les plus tendres du pied, de même que les hommes qui sont cagneux. Simon prétend que la bonne qualité du pied se reconnaît au son, et il a raison ; car le sabot creux résonne contre le sol comme une cymbale.

Puisque nous avons commencé par le bas, remontons vers le reste du corps. Il faut que les os en haut du sabot et en bas du boulet ne soient pas trop droits comme ceux d’une chèvre ; car les jambes ainsi construites fatiguent le cavalier par une réaction trop dure et sont plus sujettes à s’enflammer. Il ne faut pas non plus que ces os soient trop bas ; car le boulet se dépouillerait et s’ulcérerait, quand on lancerait le cheval dans les mottes ou dans les pierres.

Les os des jambes doivent être épais, car ce sont les supports du corps, mais cette épaisseur ne doit provenir ni des veines ni de la chair ; autrement, quand le cheval passe dans des terrains raboteux, ces parties se remplissent forcément de sang, il s’y forme des varices ; les jambes grossissent et la peau s’en détache, et, quand la peau s’écarte, il n’est pas rare que la cheville se débotte et que le cheval devienne boiteux.

Si le poulain, en marchant, fléchit mollement les genoux, on peut conjecturer, que quand il sera monté, il aura les jambes souples ; car avec l’âge tous les chevaux prennent plus de souplesse dans les genoux. Et c’est à juste titre qu’on estime la souplesse ; car un cheval souple est moins sujet à broncher et il se fatigue moins que s’il a les jambes raides. Si la partie de la jambe qui est sous l’omoplate est charnue, elle paraît plus forte et plus belle, comme chez l’homme.

Plus son poitrail est large, mieux le cheval est constitué pour la beauté et pour la force, et mieux il porte les jambes écartées, sans les croiser. Que le cou ne penche pas de la poitrine comme celui du sanglier, mais qu’il s’élève verticalement, comme celui du coq, et qu’il soit grêle à la courbure. Que la tête soit osseuse et la mâchoire petite. Alors le cou protégera le cavalier, et le cheval verra ce qui est devant ses pieds., Un cheval ainsi conformé, si fougueux qu’il soit, ne forcera jamais la main ; car ce n’est pas en courbant, mais en tendant le cou et la tête que les chevaux essayent d’avoir raison de leur cavalier.

On examinera encore si les mâchoires sont toutes deux sensibles ou dures ou si elles le sont inégalement ; car d’ordinaire les chevaux qui les ont inégales ont la bouche plus dure d’un côté que de l’autre.

L’oeil saillant paraît plus vif que l’oeil enfoncé, et la vue a plus d’étendue. Les naseaux ouverts sont meilleurs pour la respiration que les naseaux resserrés et donnent au cheval une expression plus terrible ; et en effet quand un cheval entre en fureur contre un autre cheval ou qu’il s’anime à la course, il ouvre davantage les naseaux.

Un large front, des oreilles petites, tels sont les caractères d’une belle tête de cheval. Le garrot élevé offre au cavalier une assiette plus sûre et une adhérence plus ferme aux épaules de la bête. L’échine double est plus douce à monter que la simple et plus agréable à l’oeil. Si la côte est large et renflée vers le ventre, le cheval est plus facile à monter, plus fort, et généralement plus aisé à nourrir. Plus les reins sont larges et courts, plus le cheval a de facilité à lever son avant-train et à amener le train de derrière. En outre le ventre en paraîtra plus petit, tandis que, s’il est gros, il défigure le cheval et le rend plus faible et plus pesant. Les hanches doivent être larges et charnues pour être proportionnées aux flancs et au poitrail ; si elles sont tout à fait compactes, elles seront plus légères pour la course, en même temps qu’elles rendront le cheval plus vif.

Si la fente qui sépare les cuisses sous la queue est large, il tiendra les jambes de derrière écartées, et, ce faisant, il aura plus de fierté et de force dans son aplomb et dans son allure et il y gagnera sous tous les rapports. Voyez l’homme : quand il veut soulever quelque chose de terre, c’est toujours en écartant les jambes plutôt qu’en joignant les pieds qu’il essaye de le faire.

Il ne faut pas que le cheval ait de gros testicules [2] ; c’est d’ailleurs une chose qu’on ne peut apercevoir chez le poulain. Quant aux jarrets, aux canons, aux boulets et aux sabots du train de derrière, il faut en dire autant que du train de devant.

Je veux indiquer aussi comment on peut deviner aussi sûrement que possible de quelle taille sera le poulain. Si, en naissant, il a les jambes très longues, il deviendra très grand ; car, chez tous les quadrupèdes, les jambes ne s’allongent guère avec les années ; c’est le reste du corps qui prend un accroissement proportionné aux jambes.

En examinant comme j’ai dit la forme d’un poulain, on a, je crois, les plus grandes chances d’avoir un cheval bien chaussé, solide, musclé, de belle mine et de belle taille. Si quelques poulains changent en grandissant, on peut néanmoins s’en fier à cet examen ; car on voit beaucoup plus de poulains laids devenir de bons chevaux qu’on ne voit de bons chevaux devenir difformes.

 

CHAPITRE II
Du dressage des poulains.


Quant à la manière de dresser les poulains, il ne me semble pas nécessaire de la décrire. Dans nos États, la cavalerie se recrute parmi ceux qui ont la plus grosse fortune et qui prennent le plus de part aux affaires publiques. Au lieu de dompter des poulains, il importe beaucoup plus au jeune homme de fortifier sa santé et d’apprendre l’art de monter à cheval, ou, s’il le connaît déjà, de s’y perfectionner, et pour l’homme fait, de s’occuper de sa maison, de ses amis, de la politique et de la guerre que de perdre son temps à dresser un poulain. Celui donc qui pensera comme moi sur cette question donnera évidemment son cheval à dresser.

Il faut pourtant, comme lorsqu’on met un enfant en apprentissage, ne le donner qu’après avoir mis par écrit ce que le cheval devra savoir quand on le rendra : ce sera pour le dresseur un programme à remplir, s’il veut toucher son salaire.

Cependant il faut prendre soin que le poulain soit doux, maniable et ami de l’homme, avant de le remettre au dresseur. Car c’est surtout à la maison et par le palefrenier que ces qualités lui sont données, s’il sait s’arranger pour que le poulain ait faim, ait soif et soit piqué des mouches, quand il est seul, et qu’il doive à la main de l’homme le manger, le boire et la délivrance de ce qui l’incommode. Par ce moyen, les poulains seront forcés non seulement d’aimer l’homme, mais encore de le désirer.

Il faut en outre le caresser aux endroits où il aime le plus à être palpé ; ce sont les endroits où le poil est le plus épais et qu’il peut le moins défendre contre ce qui l’incommode. Ordonnez aussi au palefrenier de le mener dans la foule et de l’approcher de toutes sortes de spectacles et de toutes sortes de bruits, et, s’il en a peur, ce n’est pas en le rudoyant, mais en le traitant par la douceur, qu’on lui apprendra qu’il n’en a rien à craindre. Pour ce qui est du dressage, il me semble que ces conseils suffisent pour un profane.

 

CHAPITRE III

De l’achat d’un cheval dressé qualités qu’il faut rechercher ; défauts dont il faut se garder.


Si l’on veut acheter un cheval dressé, il faudra se rappeler les recommandations que je vais mettre par écrit, pour n’être pas trompé dans son achat. La première, c’est de connaître son âge ; car le cheval qui ne marque plus ne laisse pas espérer beaucoup de lui et il n’est pas d’une défaite aussi facile. Quand on est sûr qu’il est jeune, il faut encore s’assurer comment il reçoit le mors à la bouche et la têtière aux oreilles. Le meilleur moyen de le savoir, c’est, au moment où on l’achète, de le faire brider et débrider devant soi. Ensuite il faut faire attention comment il reçoit le cavalier sur son dos ; car beaucoup de chevaux admettent difficilement ce qui est pour eux l’annonce, s’ils s’y résignent, d’un travail forcé. Il faut observer encore, si une fois monté, il consent à quitter ses compagnons, ou si, passant près de chevaux arrêtés, il n’emporte pas vers eux son cavalier. Il y en a aussi qui, mal dressés, s’enfuient du champ de course pour retourner à l’écurie.

Pour ceux qui ont la bouche inégalement sensible, on les reconnaît en les soumettant à l’exercice qu’on appelle entrave [3] et encore mieux par le changement de main ; car il y en a beaucoup qui n’essayent de s’emporter que lorsque au défaut de bouche se joint la chance de pouvoir s’emporter du côté de la maison.

Il faut savoir encore si, lancé à toute vitesse, il s’arrête court et veut se retourner, et il est également bon de s’assurer par expérience si, surpris par un coup, il est encore disposé à obéir ; car, si un valet et une armée indociles ne sont bons à rien, un cheval rétif non seulement est inutile, mais souvent même il se conduit exactement comme un traître.

Puisque c’est un cheval de guerre que nous nous sommes proposé d’acheter, il faut le soumettre à toutes les épreuves auxquelles il sera soumis à la guerre, c’est-à-dire s’assurer qu’il saute les fossés, franchit les petits murs, bondit sur un talus, saute en bas d’un escarpement ; il faut l’essayer en le lançant sur une descente, contre une montée, dans une direction oblique. Toutes ces épreuves montrent s’il est endurant de caractère et sain de corps.

Il ne faut pourtant pas rejeter celui qui ne fait pas tout cela dans la perfection ; car si beaucoup de chevaux y réussissent mal, ce n’est point par impuissance, mais par inexpérience. Une fois instruits, habitués et exercés, ils s’acquitteront fort bien de toutes ces manoeuvres, pourvu que par ailleurs ils soient sains et sans vice. Mais méfiez-vous d’un cheval naturellement ombrageux. Monté sur un cheval trop peureux, le cavalier ne peut faire aucun mal à l’ennemi ; souvent sa bête le désarçonne et le jette dans la situation la plus critique.

Il faut observer aussi s’il est méchant soit avec les hommes, soit avec les chevaux, et s’il est trop chatouilleux. Tous ces défauts causent du désagrément à son maître.

Pour se rendre compte si un cheval se refuse à être bridé, à être monté, à exécuter toutes les voltes, il y a encore un bien meilleur moyen, c’est, quand il a fini son travail, d’essayer de refaire les mêmes exercices qu’on faisait avant de partir à cheval. Si, après le travail, il consent à recommencer, il nous donne par là des marques sûres d’une âme courageuse.

En un mot tout cheval qui a de bons pieds, de la douceur, une vitesse suffisante, la volonté et la force de supporter la fatigue, et surtout de la docilité sera naturellement celui qui causera le moins d’ennuis et sauvera le plus facilement son cavalier à la guerre. Mais les chevaux mous qui ne vont qu’à force d’aiguillon ou les chevaux trop fougueux, qu’il faut sans cesse flatter et surveiller, occupent trop la main du cavalier et le découragent dans les dangers.

 

CHAPITRE IV


De l’écurie, de la nourriture et des moyens de durcir le sabot.
Quand, ayant trouvé un cheval à son goût, on l’a acheté et mené chez soi, il convient de placer son écurie en un endroit de la maison où le maître puisse le voir très souvent. Il est bon aussi que l’écurie soit construite de manière qu’il soit aussi difficile de dérober la nourriture du cheval à son râtelier que celle du maître à son office. Négliger ce soin, c’est, selon moi, se négliger soi-même ; car il est évident que dans les dangers on confie sa vie à son cheval. Il est bon d’avoir une écurie bien fermée, non seulement pour éviter le vol du fourrage, mais encore parce qu’il est plus facile de voir quand le cheval éparpille sa provende. Quand on s’aperçoit de ce dégoût, c’est la marque que le cheval, ayant trop de sang, demande à être soigné, ou que, fatigué, il a besoin de repos, ou qu’il a une indigestion d’orge, ou qu’il couve quelque maladie. Or chez le cheval, comme chez l’homme, tout mal est plus facile à guérir à son début que quand il s’est invétéré ou que la cure a été manquée.

S’il faut s’occuper de la nourriture et des exercices du cheval pour le rendre robuste, il faut aussi soigner ses pieds. Une écurie humide et unie gâte même les sabots bien conformés. Pour éviter l’humidité, il faut lui donner de la pente, et, pour qu’elle ne soit pas unie, la paver de pierres à peu près de la même grosseur que le sabot. Une écurie ainsi pavée durcit en même temps les pieds des chevaux qui s’y tiennent debout.

Ensuite le palefrenier doit faire sortir le cheval pour l’étriller et le détacher de la mangeoire après le déjeuner, pour qu’il ait plus de plaisir à venir prendre son dîner.

Le meilleur moyen d’arranger sa cour pour lui fortifier les pieds, c’est d’y verser pêle-mêle quatre ou cinq tombereaux de pierres rondes, grosses comme les deux poings et du poids d’environ une mine, que l’on enfermera dans une bordure de fer, pour qu’il ne les éparpille pas. Le piétinement sur ces cailloux aura le même effet que s’il marchait sur une route pierreuse tous les jours pendant quelques heures. D’ailleurs, quand on l’étrille et qu’il chasse ses mouches, il se sert nécessairement de ses pattes, comme s’il marchait, et les pierres ainsi répandues lui durcissent les fourchettes [4].

On doit prendre le même soin pour lui rendre la bouche tendre que pour lui durcir ses sabots. Les mêmes moyens attendrissent la peau de l’homme et la bouche du cheval.

 

CHAPITRE IV


Des devoirs du palefrenier : la manière d’attacher le cheval, la litière, le pansement.
Il faut, selon nous, que le palefrenier d’un homme de cheval soit instruit, comme son maître, des soins à donner au cheval. Il saura d’abord qu’il ne faut jamais faire le noeud du licol qui attache le cheval à la crèche à l’endroit où est placée la têtière, parce que le cheval se gratte souvent la tête contre le râtelier et que, si le licol blessait les oreilles, il formerait souvent des ulcères ; or quand un cheval a des ulcères, il est nécessairement plus difficile à brider et à étriller. Il est bon aussi d’enjoindre au palefrenier d’emporter tous les jours le crottin et la litière dans un endroit déterminé ; en faisant ainsi, il se débarrassera plus facilement de sa besogne, et le cheval s’en trouvera mieux. Le palefrenier doit savoir aussi mettre la muselière au cheval, quand il le fait sortir soit pour l’étriller, soit pour le faire rouler dans la poussière. Il faut toujours le museler, quand on le mène sans bride ; car la muselière, sans gêner sa respiration, l’empêche de mordre, et, comme elle entoure sa bouche, elle sert à lui ôter l’envie de jouer de mauvais tours.

C’est à la partie supérieure de la tête qu’il faut attacher le cheval ; car, si quelque chose l’incommode autour de la face, il cherche instinctivement à s’en débarrasser, en haussant la tête, et, s’il est ainsi attaché, il relâche son licol au lieu de le rompre, en relevant la tête.

Quand on l’étrille, il faut commencer par la tête et la crinière ; car si le haut du corps n’est pas propre, il est inutile de nettoyer le bas. Pour le reste du corps, il faut, avec tous les instruments de pansage, le frotter à rebrousse-poil et secouer la poussière dans le sens naturel. Quant aux poils de l’échine, il ne faut les toucher avec aucun instrument ; c’est avec la main et en suivant leur inclinaison naturelle qu’il faut les frotter et les lisser. C’est ainsi qu’on blessera le moins cette partie qui reçoit le cavalier.

On lavera la tête avec de l’eau ; car, comme elle est osseuse, si on la nettoyait avec du fer ou du bois, on ferait mal au cheval. Il faut aussi mouiller le toupet ; car cette touffe de poils, si longue qu’elle soit, n’empêche pas le cheval de voir et elle écarte des yeux ce qui pourrait les incommoder. Il faut croire que les dieux ont donné cette touffe aux chevaux, au lieu des longues oreilles dont ils ont pourvu les ânes et les mulets, pour se protéger les yeux.

Lavez aussi la queue et la crinière, puisqu’il faut faire croître les crins, ceux de la queue, pour que le cheval, atteignant le plus loin possible, écarte de lui ce qui l’ennuie, ceux du cou, pour qu’ils fournissent le plus de prise possible au cavalier. C’est aussi comme ornement que les dieux ont donné au cheval la crinière, le toupet et la queue. La preuve en est que les juments des haras sont moins disposées à se laisser couvrir par des ânes, tant qu’elles ont tous leurs crins ; c’est pour cela que tous les éleveurs de mules coupent les crins aux juments qu’ils veulent faire saillir par un âne [5] .

Nous supprimons le lavage des jambes ; car il est inutile et le sabot se gâterait à être lavé tous les jours. On évitera aussi de trop laver le dessous du ventre : c’est ce qui ennuie le plus le cheval et d’ailleurs plus le dessous du ventre est propre, plus il attire les insectes qui incommodent la bête ; et, quand on a pris beaucoup de peine pour ce nettoyage, le cheval n’est pas plus tôt sorti qu’il est aussi sale que si on ne l’avait pas lavé. On y renoncera donc. Quant aux jambes, il suffit de les frotter uniquement avec les mains.

CHAPITRE VI
Manière d’approcher, de conduire, de brider un cheval, de le rassurer quand il a peur, de le monter facilement.
Nous indiquerons aussi la méthode de pansage la moins dangereuse pour le palefrenier et la plus utile pour le cheval. Si on panse un cheval en regardant dans le même sens que lui, on risque de recevoir au visage un coup de genou ou de sabot. Si, au contraire, on lui fait face pour le panser et qu’on l’étrille en se tenant vers l’omoplate, en dehors de la portée de sa jambe, dans cette position, on n’a rien à craindre et l’on peut lui nettoyer la fourchette en lui relevant le sabot. On s’y prendra de la même manière pour nettoyer les jambes de derrière. L’homme qui s’occupe du cheval doit savoir que, soit pour le pansage, soit pour les autres soins nécessaires, il faut aborder le cheval le moins possible par devant et par derrière ; car si le cheval veut faire du mal, il est de ces deux côtés-là plus fort que l’homme. C’est en s’approchant de côté qu’on risque le moins pour soi-même et qu’on peut le mieux le soigner.

Pour mener un cheval en main, nous n’approuvons pas la méthode de le faire marcher derrière soi, parce que c’est ainsi que le conducteur peut le moins le surveiller et que le cheval a le plus de facilité de se livrer à ses caprices. D’un autre côté, lui apprendre à marcher devant soi, en le conduisant avec une longue laisse, cela aussi est sujet à critique, parce qu’il peut faire du mal du côté qu’il voudra, ou se retourner et affronter son conducteur. Et si l’on a plusieurs chevaux à conduire, comment les empêcher de s’attaquer les uns les autres, si on les mène de cette manière ? Mais un cheval habitué à se laisser conduire de côté ne peut guère faire de mal ni aux chevaux ni aux hommes, et il est dans la position la plus commode pour le cavalier, s’il se trouve pressé de monter dessus.

Pour bien brider un cheval, le palefrenier commencera par se présenter du côté gauche, puis, lui passant les rênes de chaque côté de la tête, il les posera sur le garrot ; puis prenant la têtière avec la main droite, il présentera le mors avec la main gauche. Si le cheval le reçoit, il est clair qu’il faut le coiffer. Mais s’il refuse d’ouvrir la bouche, le palefrenier, tenant le mors contre les dents, lui introduira dans la bouche le pouce de la main gauche : à cette pression presque tous les chevaux ouvrent la bouche. Si cependant il refuse encore, on pressera la lèvre contre la dent canine. Quand on les manie ainsi, il y en a très peu qui refusent.

Le palefrenier doit savoir aussi qu’il ne faut jamais mener le cheval par la bride, ce qui rendrait une des barres plus dure que l’autre, en second lieu, à quelle distance le mors doit être des mâchoires. S’il les presse trop, il rend la bouche calleuse et lui fait perdre sa sensibilité. S’il est trop descendu vers l’extrémité de la bouche, le cheval peut le saisir avec les dents et ne plus obéir.

Le palefrenier doit encore observer si le cheval se défend de recevoir le mors, quand il sait qu’il va être contraint de travailler ; car il est si essentiel qu’il consente à se laisser brider qu’un cheval qui le refuse n’est d’aucune utilité. Mais si on le bride, non seulement pour le faire travailler, mais encore quand on le mène à la pâture et qu’on le ramène de l’exercice à l’écurie, il ne serait pas étonnant qu’il prît de lui-même le mors qu’on lui présente.

Il est bon aussi que le palefrenier sache soulever le cavalier à la manière persique, afin que le maître, s’il est incommodé ou âgé, ait quelqu’un qui le mette facilement en selle et qu’il puisse prêter à un ami pour l’aider à monter.

Il ne faut jamais traiter un cheval avec colère : c’est le premier précepte et la meilleure habitude qu’on puisse donner à un cavalier. La colère en effet ne prévoit rien et fait souvent faire des choses dont il faudra se repentir. Quand un cheval prend ombrage d’un objet et refuse d’en approcher, il faut lui faire comprendre qu’il n’a rien à craindre, à l’aide d’un cheval au coeur solide [6] , ce qui est le meilleur moyen. Sinon, on ira toucher soi-même l’objet qui semble redoutable et on en approchera le cheval tout doucement. Ceux qui le contraignent à force de coups ne font qu’accroître sa frayeur ; car le cheval pense, lorsqu’on le maltraite en pareil cas, que la cause de ce mauvais traitement est l’objet dont il se défie.

Lorsque le palefrenier remet le cheval au cavalier, je ne trouve pas mauvais qu’il sache le faire plier, de manière à ce qu’il puisse être monté facilement [7] . Cependant il me paraît indispensable que le cavalier s’exerce à monter sans que le cheval baisse la croupe ; car on tombe tantôt sur un cheval, tantôt sur un autre, et le même cheval ne se prête pas toujours au même service.

 

CHAPITRE VII


Manière de monter et de faire marcher un cheval. L’exercice de l’entrave.
Le cavalier s’est-il fait amener son cheval pour le monter, c’est le moment de décrire ce qu’il doit faire pour son bien et pour celui du cheval dans l’exercice de l’équitation. Tout d’abord il prendra commodément dans sa main gauche la bride attachée à la jugulaire ou au mors et la laissera assez lâche pour que, soit qu’il veuille monter en empoignant les crins voisins des oreilles, soit qu’il saute à cheval en s’aidant de sa lance, il ne tire point son cheval. Puis, de la main droite, il prendra les rênes près du garrot avec une poignée de crins [8] , afin qu’en montant il ne tire pas, si peu que ce soit, sur la bouche avec le mors.

Quand il aura pris son élan pour se mettre en selle, qu’il s’enlève de terre avec la main gauche et qu’il aide à ce mouvement en étendant la main droite. En montant ainsi, même par derrière il ne paraîtra pas indécent en pliant la jambe. Il ne faut pas non plus qu’il pose le genou sur l’échine du cheval, mais il doit lancer sa jambe par-dessus pour arriver au côté droit. Quand il aura fait ainsi passer sa jambe, il posera ses fesses sur le cheval.

Si par hasard le cavalier conduit son cheval de la main gauche, et tient sa lance de la main droite, il me paraît bon qu’il s’exerce à sauter aussi du côté droit. Cet apprentissage se réduit à faire avec la gauche du corps ce qu’on faisait avec la droite, et avec la droite ce qu’on faisait avec la gauche. La raison pour laquelle je recommande cette manière de monter, c’est que le cavalier n’est pas plus tôt sur sa monture qu’il est prêt à tout événement, s’il faut soudain livrer la bataille à l’ennemi.

Quand le cavalier est assis, à cru ou sur une housse [9] , je n’approuve point qu’il se tienne comme sur sa chaise, mais comme s’il était debout, les jambes écartées. Dans cette position, il étreint mieux le cheval avec ses cuisses et, se trouvant debout, il a plus de force pour lancer le javelot et frapper du haut de sa monture, quand il est nécessaire.

Il faut laisser la jambe à partir du genou et le pied pendre librement ; car, si l’on tient la jambe raide et qu’on la heurte contre un obstacle, elle peut se casser ; si, au contraire, elle reste souple, elle cède au choc qui peut la frapper et ne déplace pas du tout la cuisse. Le cavalier doit aussi s’habituer à donner à toute la partie de son corps qui est au-dessus des hanches toute la souplesse possible. Il se trouvera ainsi plus en état de supporter la fatigue et, si on le tire ou qu’on le pousse, il risquera moins d’être désarçonné.

Aussitôt qu’il est monté, il doit apprendre à son cheval à rester tranquille d’abord, jusqu’à ce qu’il ait tiré sous lui ce qui sera nécessaire, qu’il ait égalisé les rênes et qu’il ait pris sa lance de la manière la plus commode à porter. Ensuite, qu’il tienne son bras gauche près des flancs ; c’est dans cette attitude qu’il fera la meilleure figure et qu’il aura le plus de force dans la main. Les rênes seront bien, à notre avis, si elles sont égales et solides, sans être ni glissantes ni épaisses, afin que la main puisse aussi tenir la lance, quand il le faut.

Quand le cavalier a fait signe à son cheval de partir, qu’il le fasse d’abord marcher au pas ; le cheval sera moins troublé. Puis si le cheval porte la tête trop basse, qu’il tienne la main haute, et basse, s’il lève la tête trop haut ; c’est le moyen de lui donner le port le plus gracieux. Laissez-le ensuite trotter naturellement, il aura moins de peine à détendre son corps et sera plus disposé à prendre le galop. Et, comme il est bien porté de partir du pied gauche [10] , le plus sûr, pour y réussir, c’est, quand le cheval est au trot, de saisir l’instant où il lève le pied droit, pour lui signifier le galop ; car s’il est sur le point de lever le pied gauche, il commencera par le pied gauche, et, aussitôt qu’on le tournera à gauche, il se mettra immédiatement à galoper. En effet le cheval est porté naturellement, quand on le tourne à droite, à partir du pied droit, du gauche, si on le tourne à gauche.

Nous approuvons l’exercice qu’on appelle l’entrave ; il habitue le cheval à tourner sur l’une et l’autre mâchoire. Il est bon aussi de changer de main, afin que les deux mâchoires aient la même sensibilité dans les deux sens où se fait l’exercice. Mais nous préférons l’entrave oblongue à la circulaire ; car le cheval tourne plus facilement, quand il est fatigué de la ligne droite, et il s’exerce ainsi à la fois à courir en ligne droite et à tourner. Il faut le soutenir dans les tournants ; car il n’est ni facile ni sûr de tourner de vitesse dans un petit espace, surtout si le terrain est dur et glissant. Quand on le soutient, il faut le faire obliquer le moins possible avec le frein et obliquer soi-même le moins possible ; autrement on peut être sûr que la moindre cause suffira pour faire tomber l’homme et le cheval.

Quand après avoir tourné, le cheval voit devant lui la ligne droite, c’est à ce moment qu’il faut le lancer au galop ; car on sait qu’à la guerre les demi-tours se font pour charger et pour battre en retraite ; il importe donc d’exercer le cheval à partir au galop aussitôt qu’il a tourné.

Quand on croit que le cheval a suffisamment travaillé, il est bon, après un moment de repos, de le lancer soudain au grand galop en le portant loin des autres chevaux ou vers eux ; puis, une fois lancé, de l’arrêter aussi court que possible, et, après un temps d’arrêt, de le faire tourner et de le lancer de nouveau. Il est évident que le temps viendra où il faudra pratiquer ces deux mouvements.

Le moment de descendre est-il arrivé, ne descendez ni parmi d’autres chevaux, ni près d’hommes rassemblés, ni en dehors du terrain de course ; c’est dans le lieu même où il est forcé de travailler qu’il faut lui donner du repos.

 

CHAPITRE VIII


Préceptes relatifs à la manière de sauter, de galoper dans les descentes, de renverser un cavalier ennemi, d’escarmoucher, de dresser un cheval par des caresses et des châtiments.
Comme le cheval devra souvent courir dans les descentes, dans les montées, le long des pentes, sauter en long, de bas en haut, de haut en bas, il faut que le cavalier lui apprenne tout cela et qu’il s’y exerce lui-même en même temps que son cheval. Par là, ils pourront se sauver l’un l’autre et ils se rendront plus de services. Si l’on croit que je me répète, parce que je reviens sur des choses dont j’ai déjà parlé, je réponds qu’il n’y a pas ici de redites. Quand il s’agissait d’acheter un cheval, nous recommandions d’essayer s’il était propre à ces manoeuvres ; à présent nous disons qu’il faut l’instruire, et nous allons dire comment il faut s’y prendre.

Quand un cheval ne sait pas du tout sauter, il faut le prendre par la bride qu’on laisse pendre et sauter le premier le fossé, puis le tirer avec la bride pour le faire sauter. S’il refuse, qu’un homme prenne un fouet ou une baguette et l’en cingle aussi vigoureusement que possible. Alors il sautera, non l’espace nécessaire, mais beaucoup plus loin qu’il ne faut, et à l’avenir il n’y aura plus besoin de le frapper ; car, s’il aperçoit seulement quelqu’un qui vient par derrière, il sautera. Une fois qu’il sera accoutumé à sauter ainsi, que le cavalier le monte et le pousse d’abord vers de petits fossés, ensuite vers de plus larges. Au moment de sauter, qu’il le pique de l’éperon, et qu’il le pique de même pour lui apprendre à sauter en haut et en bas ; car, en ramassant son corps pour exécuter ces mouvements, il les exécutera avec moins de risques pour lui et pour son cavalier que s’il laisse traîner son arrière-main, soit, en franchissant un fossé, soit en bondissant en haut, soit en sautant en bas.

Pour l’exercer à la descente, il faut choisir d’abord un terrain mollet. A la fin, quand il y sera habitué, il courra plus volontiers en descendant qu’en montant. Certaines gens craignent que, lancés sur une pente, ils ne se brisent les épaules. Pour les rassurer, je leur dirai que les Perses et les Odryses, qui se provoquent tous sur des terrains escarpés, n’ont pas des chevaux moins nets que les Grecs.

Je n’omettrai pas non plus de dire comment le cavalier doit s’accommoder à chacun de ces mouvements. Quand le cheval s’élance tout d’un coup, il doit se pencher en avant ; alors le cheval sera moins à même de se dérober et de renverser son cavalier. S’il arrête son cheval court, il doit se pencher en arrière, afin d’atténuer la secousse. Quand le cheval franchit un fossé ou gravit une montée, il n’est pas mauvais de saisir la crinière, pour qu’il ne soit pas incommodé à la fois par le terrain et par le frein. Si l’on descend une pente, il faut se renverser en arrière et retenir le cheval avec le frein, pour éviter que le cavalier et la monture ne soient précipités sur la pente.

Il est bien aussi de faire ses exercices tantôt dans un endroit, tantôt dans un autre, et tantôt de les abréger, tantôt de les allonger ; c’est moins fastidieux pour le cheval que de travailler toujours au même endroit et de la même manière. Comme il faut avoir une assiette solide pour chevaucher à toute vitesse dans toute sorte de terrains, et pouvoir se servir comme il faut de ses armes du haut de sa monture, il n’y a pas de meilleur exercice d’équitation que la chasse, quand on a des terrains favorables et giboyeux. Si l’on n’en a pas, voici un excellent exercice deux cavaliers se concertent : l’un fuit sur son cheval dans toute espèce de terrains et fait retraite en portant la pointe de sa lance en arrière, l’autre poursuit avec des javelots arrondis au bout et une lance de la même forme. Quand celui-ci arrive à la portée du trait, il lance ses javelots arrondis sur le fuyard, et quand il arrive à la portée de la lance, il frappe le cavalier qu’il a rattrapé. C’est encore un bon exercice, quand on en vient aux mains, de tirer à soi son adversaire, puis de le repousser brusquement ; c’est de quoi le jeter à bas. Un bon expédient pour celui qui est tiré, c’est de lancer son cheval en avant. Par là, il culbutera celui qui le tire plutôt qu’il ne sera culbuté par lui.

Supposons maintenant deux camps assis l’un en face de l’autre : on escarmouche des deux parts ; on poursuit ses adversaires jusqu’à la phalange opposée, et l’on se replie ensuite sur la sienne. Or voici en pareil cas ce qu’il est bon de savoir : tant qu’on est près de sa ligne, le mieux et le plus sûr, c’est d’être un des premiers à faire tourner son cheval, et de charger à toute vitesse, puis, quand on arrive près de l’ennemi, de bien tenir son cheval en main. C’est ainsi que l’on a le plus de chance de faire du mal à l’adversaire sans en recevoir soi-même.

L’homme a reçu des dieux, avec la parole, le pouvoir d’enseigner à son semblable ce qu’il doit faire ; au lieu qu’avec la parole vous n’apprendrez évidemment rien au cheval. Mais si vous le récompensez, quand il se comporte comme vous le voulez, et, si vous le punissez, quand il désobéit, il apprendra fort bien ainsi à faire son service. Cela n’est pas long à dire ; mais il faut le pratiquer tant qu’on fait de l’équitation. Le cheval, par exemple, recevra plus volontiers le mors, si, quand il l’a reçu, il en résulte quelque bien pour lui ; il franchira les fossés, il s’élancera d’un fond, il fera tous les mouvements qu’on lui demande, s’il s’attend à quelque repos, quand il aura exécuté ce qu’on lui indique.

 

CHAPITRE IX


De la manière de traiter les chevaux fougueux et les chevaux mous.
Jusqu’ici j’ai parlé des meilleurs moyens de déjouer la fraude dans l’acquisition d’un poulain et d’un cheval, et de s’en servir, sans les gâter, surtout quand il faut donner à un cheval les qualités que doit avoir un cheval de troupe. C’est, je crois, le moment de dire, si l’on a affaire à un cheval trop fougueux ou trop mou, comment il convient de traiter l’un et l’autre.

Tout d’abord il faut savoir que la fougue est au cheval ce que la colère est à l’homme. Un homme ne se met pas en colère, si on ne l’offense pas, ni en paroles ni en actions ; de même un cheval fougueux ne s’irrite point, si on ne l’ennuie pas. Dès lors il faut, au moment où on le monte, prendre garde à lui faire le moins de mal possible en l’enfourchant. Une fois sur son dos, il faut le laisser tranquille plus longtemps qu’un cheval ordinaire et le mettre en mouvement par les signes les plus doux possible. Il faut ensuite le faire partir très lentement, puis lui faire accélérer le pas de manière qu’il s’aperçoive à peine qu’il passe à une allure plus rapide. Tout commandement brusque trouble le cheval fougueux, tout comme les spectacles, les sons, les impressions soudaines troublent l’homme. Or il importe de se rendre compte que le cheval aussi se trouble en présence de tout ce qui est inattendu. Voulez-vous retenir un cheval fougueux, quand il va trop vite, ne le tirez pas brusquement, mais retenez-le doucement avec la bride, en le calmant, sans le forcer au repos. Les longues courses adoucissent plus les chevaux que les changements fréquents de direction, et une course tranquille et qui dure longtemps calmera et adoucira un cheval fougueux, et ne l’excitera pas. Et si l’on pense apaiser un cheval en le fatiguant par des temps de galop nombreux, on pense le contraire de la réalité. Car alors le cheval fougueux essaye plus que jamais d’avancer par force, et, dans son excitation, comme un homme en colère, il fait souvent à lui-même et à son cavalier des maux irréparables.

Il faut empêcher un cheval ardent de partir à toute vitesse et ne jamais le faire courir à côté d’un autre cheval ; car, en général, les chevaux qui ont le plus d’émulation deviennent aussi les plus fougueux.

Les mors doux leur conviennent mieux que les durs ; mais si le cheval est embouché avec un dur, il faut le rendre doux par la légèreté de la main.

Il est bon de s’accoutumer à être calme, surtout sur un cheval ardent, et à le toucher le moins possible en toute autre partie que celles qu’on touche pour assurer son assiette. Un précepte bon à connaître, c’est qu’on adoucit un cheval en le sifflant et qu’on l’excite en claquant de la langue. Mais si au début vous le traitez doucement après un claquement de langue et durement après un sifflement, il apprendra à s’animer au sifflement et à se calmer au claquement. Entendez-vous le cri de guerre ou le son de la trompette, évitez de paraître troublé à votre cheval, et de lui présenter rien qui puisse le troubler, mais, autant que possible, faites-le reposer, et même, si vous le pouvez, présentez-lui son déjeuner ou son dîner. Mais le meilleur conseil à suivre, c’est de ne pas acheter pour la guerre un cheval trop fougueux.

Pour le cheval mou, je crois qu’il suffit de dire qu’il faut en tout prendre le contre-pied de ce que je conseille pour le traitement du cheval fougueux.

CHAPITRE X
Manière de faire briller un cheval. Deux espèces de mors.
Si l’on veut avoir un cheval de guerre qui attire les regards par de magnifiques allures, il faut s’abstenir de lui tirer la bouche avec le frein et d’user de l’éperon et du fouet, moyens par lesquels la plupart des gens s’imaginent faire briller un cheval ; en réalité l’effet qu’ils produisent est tout le contraire de celui qu’ils attendent. En tirant la bouche en haut, ils aveuglent le cheval, en l’empêchant de voir devant lui, et, par l’éperon et les coups, ils lui font peur à tel point qu’il se trouble et risque de se faire du mal. Et c’est ce que font les chevaux qui ont le plus de répugnance à se laisser monter et qui se livrent à des écarts disgracieux. Mais si l’on apprend à son cheval à marcher avec la bride lâche, à relever le cou, en se courbant à partir de la tête, on lui fait justement faire alors des choses dont il se réjouit et dont il est fier. Et la preuve qu’il y prend plaisir, c’est que, lorsqu’il veut parader près d’autres chevaux, surtout si ce sont des juments, il relève alors le cou très haut, ramène sa tête avec fierté, lève les jambes avec souplesse et porte la queue haute. Quand donc on le pousse à prendre l’allure qu’il se donne lui-même, lorsqu’il fait le beau, il devient joyeux de courir et prend une allure magnifique et fière qui attire sur lui les regards. Comment je crois qu’on peut obtenir ce résultat, c’est ce que je vais maintenant essayer d’exposer.

Tout d’abord il faut avoir au moins deux mors. L’un sera lisse avec des rouelles d’une bonne grandeur ; l’autre aura des rouelles lourdes et basses, et des hérissons coupants. Si le cheval vient à saisir ce dernier, il le lâchera, rebuté par sa rudesse ; quand il le changera pour le lisse, il se réjouira de sa douceur, et ce qu’il aura appris avec le mors dur, il l’exécutera avec le lisse. Il se peut d’ailleurs que, méprisant sa douceur, il s’appuie fréquemment sur le mors ; c’est pour cela que nous mettons de grandes rouelles à l’embouchure douce, afin qu’elles le forcent à ouvrir la bouche et à lâcher le mors.

On peut modifier de diverses façons la dureté d’un mors en serrant ou desserrant les pièces qui le composent. Mais quels que soient les mors, ils doivent toujours être souples. Si un mors est rigide, en quelque point que le cheval le saisisse, il le tient tout entier contre ses mâchoires, comme on prend une broche tout entière, par quelque point qu’on la saisisse. L’autre mors au contraire agit comme une chaîne : il n’y a que la partie que l’on tient qui ne se courbe pas ; le reste pend. Comme le cheval essaie continuellement de saisir la partie qui lui échappe dans la bouche, il laisse tomber le mors de ses mâchoires. C’est pour cela qu’on suspend au milieu des axes des annelets, pour qu’en cherchant à les atteindre avec sa langue et ses dents, il ne songe pas à prendre le mors contre ses mâchoires.

Au cas que l’on ignore en quoi consiste la flexibilité ou la raideur d’un mors, je vais l’expliquer. Un mors est flexible quand les brisures des axes sont assez larges et polies pour qu’il plie facilement, et, quand toutes les pièces qui enveloppent les axes sont lâches et peu serrées, elles sont aussi plus flexibles. Si au contraire toutes les parties du frein se séparent ou se réunissent difficilement, le frein est dur. Mais quel qu’il soit, il faut toujours s’en servir comme je vais dire, si l’on veut donner à son cheval la beauté d’allure dont nous avons parlé.

Il ne faut pas tirer la bouche d’un cheval trop rudement : il détournerait la tête, ni trop doucement : il ne le sentirait pas ; mais, dès que tiré en arrière, il lève le cou, il faut aussitôt lui rendre la main. Et en toutes circonstances, nous ne cessons de le dire, il faut le récompenser, s’il fait bien son service. Quand on s’aperçoit qu’il prend plaisir à lever le cou et à être tenu lâche, il faut se garder de le rudoyer, comme si on le forçait à travailler, mais le flatter, comme si l’on avait dessein de finir l’exercice. Ce traitement lui donne confiance et l’engage à prendre une allure rapide.

Le cheval aime à courir vite. La preuve en est qu’un cheval échappé ne prend jamais le pas, mais le galop. Tout naturellement il aime cette allure, si on ne le force pas à courir au delà de ses forces ; car tout ce qui dépasse les bornes déplaît au cheval comme à l’homme.

Quand il est arrivé à prendre une allure fière, par suite de l’habitude que nous lui avons donnée, dès ses premiers exercices, de partir de vitesse après la demi-volte, quand, dis-je, il a été ainsi dressé, si on le retient avec le frein tout en lui donnant le signal de partir, alors retenu d’un côté par le frein, de l’autre poussé par les aides, il s’anime, lance son poitrail en avant, relève les jambes avec impatience, mais sans souplesse ; car les chevaux ne remuent pas les jambes avec souplesse, quand ils sont gênés. Mais si, quand le cheval est ainsi enflammé, vous lui rendez la main, alors dans la joie qu’il éprouve à la pensée qu’il est délivré du mors, parce qu’il ne sent plus la main, il s’avance fièrement, d’un air glorieux avec des mouvements moelleux, exactement comme quand il fait le beau devant d’autres chevaux. En le considérant, on s’écrie : « Le généreux animal ! Comme il est décidé, bien dressé, ardent, fier et tout à la fois doux et terrible à regarder ! » Cela soit écrit pour celui qui souhaite à son cheval de tels éloges.

CHAPITRE XI
Des qualités d’un cheval de parade et de la manière de le dresser.
Si l’on veut avoir un cheval de parade qui s’enlève et qui soit brillant, il ne faut pas attendre ces qualités de n’importe quel cheval, mais de ceux qui ont l’âme noble et le corps robuste. Il y a des gens qui s’imaginent qu’un cheval qui a les jambes souples est capable de s’enlever. Il n’en est pas ainsi ; c’est plutôt celui qui a le rein souple, court et fort, et je veux désigner ici, non les parties qui avoisinent la queue, mais celles qui se trouvent entre les côtes et les hanches, près du ventre. Celui-là sera capable d’avancer loin les jambes de derrière sous celles de devant. Si donc, quand il les avance, on le tire en arrière avec le frein, il plie ses jambes de derrière sur ses jarrets et lève le devant de son corps, de manière que ceux qui le voient de face aperçoivent son ventre et ses parties. Il faut, quand il s’enlève, lui rendre la main, afin qu’il prenne de lui-même les plus belles poses et que ceux qui le regardent soient persuadés qu’il le fait sans contrainte.

Il y a des gens qui forment leurs chevaux à ce manège en les frappant à coups de baguettes sous les astragales, et d’autres qui font courir à côté de lui un homme qui les frappe sous les bras avec un bâton. Mais, selon nous, la meilleure manière de l’instruire, celle que nous indiquons sans cesse, c’est que, toutes les fois qu’il s’est plié à la volonté du cavalier, il obtienne toujours de lui un instant de relâche. Car, comme le dit Simon, dans ce qu’il fait malgré lui, le cheval ne met pas plus d’intelligence ni de grâce qu’un danseur qu’on fustigerait ou piquerait de l’aiguillon. Ainsi traités, l’homme et le cheval seraient plus disgracieux que beaux dans leurs mouvements. C’est par les signes que le cheval doit exécuter volontairement ses mouvements les plus beaux et les plus brillants. Si durant les exercices vous le poussez jusqu’à le mettre complètement en sueur, et si, quand il se dresse, vous en descendez vite et lui ôtez sa bride, soyez sûr qu’il s’enlèvera de lui-même.

C’est déjà montés sur de tels chevaux qu’on représente les dieux et les héros, et les hommes habiles à les manier ont tout à fait grand air. Et en effet un cheval qui s’enlève est un spectacle si beau, si étonnant, si merveilleux qu’il retient les regards de ceux qui le voient, jeunes et vieux. On ne peut le quitter ni se lasser de le regarder, quand il accomplit cette prouesse.

S’il arrive à l’un de ceux qui possèdent un tel cheval d’être nommé phylarque ou hipparque, il ne doit pas ambitionner de briller seul, mais bien plutôt de faire briller toute la troupe qui le suit. Or si un de ces chevaux tant vantés marche en tête, comme il s’enlève fréquemment de toute sa hauteur, et n’avance que fort peu, il est évident que les autres chevaux qui le suivent iront au pas eux aussi. Mais qu’est-ce qu’un tel spectacle offrirait de brillant ? Si, au contraire, animant ton cheval, tu ne conduis ni trop vite ni trop lentement, mais que tu prennes l’allure qui donne aux chevaux les plus ardents le port le plus fier et le plus gracieux, si tu les conduis ainsi, on entendra derrière toi les chevaux piétiner tous à la fois, hennir et s’ébrouer tous ensemble, et ce ne sera pas toi seul, mais toute ta compagnie qui offrira un beau spectacle.

Si un homme sait acheter de beaux chevaux et les nourrir de manière qu’ils soient capables de supporter la fatigue, si avec cela il sait s’en servir dans les exercices militaires, dans les cavalcades et dans les combats à la guerre, qui l’empêche d’augmenter la valeur des chevaux qu’il a pris, d’avoir des chevaux réputés et d’être réputé lui-même dans l’équitation, si quelque dieu ne s’y oppose ?

CHAPITRE XII
De l’armure du cavalier et du cheval. Des armes offensives, en particulier du javelot.
Je veux dire aussi comment doit être armé celui qui veut faire la guerre à cheval. Je dis d’abord que sa cuirasse doit être ajustée à son corps ; bien adaptée, c’est le corps entier qui la porte ; trop large, ce sont les épaules seules ; trop étroite, ce n’est plus une armure, c’est un embarras. Comme le cou est une des parties où les blessures sont mortelles, je dis qu’il faut le protéger par un hausse-col qui s’y ajuste et qui se rattache à la cuirasse même. Il servira d’ornement, et en même temps, s’il est bien fait, il couvrira, à la volonté du cavalier, son visage jusqu’au nez. Le meilleur casque, à mon avis, est le casque qu’on fabrique en Béotie ; car c’est celui qui protège le mieux tout ce qui est hors de la cuirasse, et il ne gêne pas la vue. Pour la cuirasse, qu’elle soit faite de manière qu’elle n’empêche ni de s’asseoir, ni de se pencher. Autour du bas-ventre, des parties et de la région qui les entoure, qu’on mette des écailles assez fortes et assez nombreuses pour les protéger contre les traits. Comme une blessure à la main gauche met le cavalier hors de combat, j’approuve l’armure qu’on a inventée pour la défendre et qu’on appelle main : elle protège l’épaule, le bras, le coude, la main qui tient les rênes ; elle se déplie et se replie, et en outre, elle cache l’intervalle qui est entre la cuirasse et l’aisselle. Comme il faut lever la main droite, soit pour lancer le javelot, soit pour frapper, il faut retirer la partie de la cuirasse qui la gêne et, à la place, ajuster aux charnières des ailerons qui, lorsque la main se lève, s’ouvrent en même temps et qui se referment quand elle s’abaisse. Le long du bras mettez une pièce comme le jambart : cela me semble meilleur que de la fixer à l’armure. Pour la partie qui reste sans protection, quand la main se lève, il faut la couvrir, près de la cuirasse par une bande de veau ou une laine d’airain ; autrement l’endroit où les blessures sont le plus dangereuses resterait à nu.

Si le cheval vient à être blessé, le cavalier aussi est exposé à tous les dangers. Aussi faut-il armer le cheval d’un chanfrein, d’un poitrail et de garde-flancs qui servent aussi à protéger les cuisses du cavalier. Mais ce qu’il faut défendre surtout, c’est le ventre du cheval c’est l’endroit le plus dangereux et le plus tendre. La housse peut être employée à cette fin ; le molleton doit en être cousu de manière à bien assurer l’assiette du cavalier et à ne pas blesser le dos du cheval.

Telles sont les principales pièces de l’armure du cheval et du cavalier. Quant aux jambes et aux pieds qui naturellement dépassent les cuissards, on peut les protéger aussi par des bottes du même cuir dont on fait les souliers ; avec ces bottes, les jambes se trouveraient protégées et les pieds chaussés.

Telles sont les armes défensives qui vous garantiront des blessures, si les dieux vous sont propices. Parmi les armes offensives, je préfère le sabre à l’épée ; car un coup de taille, porté de la hauteur du cavalier, est plus efficace qu’un coup de pointe. A une lance à long fût, qui est faible et difficile à manier, je préfère deux javelots de cornouiller : on peut, quand on est habile, lancer l’un et garder l’autre pour s’en servir en avant, de côté, en arrière. Ils sont d’ailleurs plus solides que la lance et plus faciles à porter.

Quant à l’usage du javelot, je recommande de le lancer de très loin : on a ainsi plus de temps pour faire tourner son cheval et pour saisir l’autre. Comment on peut lancer un javelot avec le plus de force, je vais le dire en quelques mots : portez en avant la partie gauche du corps ; retirez la droite en arrière, dressez-vous sur les cuisses, lancez le javelot, la pointe un peu en l’air ; c’est ainsi qu’il aura le plus de force et de portée, et il aura de grandes chances de toucher juste, si en partant la pointe est bien dirigée vers le but.

Voilà les avis, instructions et exercices que j’avais à écrire pour les novices. Quant à ce que doit savoir et faire le commandant de cavalerie, je l’ai exposé dans un autre traité.

 

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[1] Nous avons, de l’ouvrage de Simon, un fragment considérable dans un manuscrit du Collège Emmanuel, à Cambridge. Ce fragment a été publié en dernier lieu par Oder et par Rühl. Il est question dans les Chevaliers d’Aristophane (v. 242), d’un commandant de cavalerie appelé Simon, qui pourrait bien être le Simon dont parle Xénophon.
[2] On ne châtrait pas les chevaux.
[3] L’entrave était un exercice où le cheval décrivait en courant la figure des entraves que l’on mettait aux deux pieds des prisonniers : c’était exactement celle d’un 8.
[4] Comme les chevaux n’étaient pas ferrés, il fallait leur durcir le sabot, pour qu’ils pussent courir en toute sorte de terrains. Paul-Louis Courier raconte qu’il eut la curiosité d’essayer la méthode de Xénophon. Étant à Bari, ville de la Pouille, il mit quatre chevaux dans une écurie garnie de pierres répandues comme l’indique Xénophon. Quand le sabot de ces chevaux lui sembla suffisamment dur, il fit faire au plus jeune le trajet de Bari à Tarente, dans un pays pierreux, et le cheval en revint sans être aucunement incommodé.
[5] On trouve des allusions à cette croyance erronée chez plusieurs auteurs anciens.
[6] C’est à dire du cheval d’un camarade, qui l’encouragera par son exemple.
[7] Pollux explique bien ce que cela veut dire. « Le cheval avance, dit-il, les jambes de devant et abaisse sa croupe en allongeant les jambes de derrière », comme font les chevaux pour uriner ou lorsqu’ils sont fatigués. (Note de P.-L. Courier, qui ajoute avoir vu en Allemagne des chevaux dressés de la sorte.)
[8] D’après Xénophon, c’est en avant de l’éphippium que les mains doivent chercher leur point d’appui. L’équitation moderne, au contraire, enseigne au cavalier à fixer sa main droite sur la partie postérieure de la selle. La différence tient à la présence des étriers. En engageant son pied dans l’étrier, il serait difficile et incommode de se hisser sur la selle en s’accrochant au garrot.
[9] Les anciens n’avaient point de selle : ils se contentaient d’une simple housse ou d’un coussin.
[10] Il était de mode, chez les Grecs, de partir du pied gauche ; c’est le contraire aujourd’hui.